James Bond a beau vieillir (50 piges), les producteurs ne lâcheront pas la poule aux golden eggs.
L'analyse forcée de la saga, son constat nécrologique, accouche alors sur Skyfall : Bond, en scène d'introduction,
reconnaît s'être fait flinguer cinématographiquement – ce sera la matrice de son nouveau scénario.
Respectant la symbolique, le générique se lance sur l'image d'un Bond qui coule et touche le fond...
What's your hobbie, James ? – Resurection.

L'échec assumé de Quantum of Solace servira donc de base marketing pour faire tremplin et reBondir
(renaissance).
Les yeux rivés sur Nolan, qui a modifié en profondeur les codes du blockbuster, Sam Mendès tente de s'adapter en pompant
allègrement (de son propre aveu !) le Dark Knight : la scène du métro est un copié/collé de celle du bus dans
l'opening de Nolan. Même Javier Bardem paraît parodique, prisonnier de son mentor spirituel soudain élevé en icône indépassable, le Joker...
Première gaffe, faire du Dark Knight un horizon, un idéal à atteindre alors qu'il fallait le dépasser sans
ménagement – car ce qui flingue
tout ce qui le précède (tuer le père) appelle à être flingué en retour (boucle générationnelle).
Et car ce qui était la transgression il y a quatre ans encore est devenu la norme – pour transgresser encore il faut monter le
niveau, gravir les échelons, aller toujours plus loin.
Surtout, c'est oublier, renier comment Casino Royale, précurseur à l'époque, avait déjà fait tout le boulot (même si, en un sens, il ne faisait
que se jeter dans la voie débroussaillée en amont par Batman Begins...).
Toute la valeur du film tenait donc dans le fait de jouer avec un coup d'avance : Bond avait anticipé, fait tapis et bluffé tout le monde en
jouant la carte du sérieux et de l'intelligence, de la romance et du drame, révolutionnant par l'approfondissement dramaturgique tout le cinéma d'action.
Instant historique où les producteurs ont compris que prendre le public pour des consommateurs intelligents,
exigeants en un sens, rapportait encore plus d'argent que de les prendre pour des cons – quand le cinémasse (blockbuster) s'est mis à récupérer, dans la douleur, les codes du cinéma
d'auteur.
Et la transgression (la profondeur du cinéma
d'auteur) devint alors la norme, avec le sombre Dark Knight. Au ciné d'auteur d'invoquer alors toute la
puissance de la dialectique pour créer, innover encore...
Puisqu'on remonte le processus de production, tentons d'expliquer ce qui était en train de se passer l'été dernier avec le
crépusculaire The Dark Knight Rises.
Il s'agissait chez Nolan de gravir un échelon supérieur en dépassant The Dark Knight, qui lui-même avait
enterré Begins : cette fois conquête, épopée d'une dimension sociale inédite dans le secteur du blockbuster – souffle historique et romanesque, qui s'ancre dans son époque et
révèle les crises, les aspirations qui l'ont fait éclore.
Quand le cinéma avait les couilles d'annoncer l'orage avant les médias...
Ce projet visionnaire fut un avortement : le dernier Batman vira, à 180°, en film d'action classique (une bombe à désamorcer) et,
pire, en résolution de conflits purement individuels/psychologiques (soit la mort du contenu social).
Comme quoi on est coincé dans l'oedipe, et à tous les niveaux : incapable de transgresser, de tuer le père
(Nolan), James Bond se perd ici dans la mission la plus nase de toute son histoire – sauver M(ère).
L'erreur de Marc Foster dans Quantum of Solace était, déjà, d'avoir voulu résoudre une contradiction pourtant
poétiquement posée comme une condition – gâcher un épisode entier pour se rétracter sur le deuil de Vesper, alors que Casino Royale célébrait justement ce deuil impossible
comme définition fondamentale du héros (inachèvement moteur), sa matrice, son explication et sa chimère.
Dans Skyfall, on a plutôt le sentiment de gâcher le travail d'une saga entière, en faisant revenir Bond sur les lieux de
son enfance pour résoudre sa condition d'orphelin – briser l'aura du mystère sans rien apporter d'épaisseur.
Ou alors, à un niveau supérieur d'analyse, c'est un symbole – celui du retour à la terre et ses racines, pour sauver
sa patrie (ici la Mère) et combattre la menace globale, mondialisée, informatisée, monstre sans limites...
Episode qui a le mérite de la crise d'adolescence, de l'ébullition créatrice des errements et
des métamorphoses – sensation d'un
cycle qui se boucle, qui montre ses limites aussi pour annoncer sa sublimation prochaine, la venue d'un temps nouveau (dont le messie serait Nolan, déjà en discussions pour sauver la franchise,
la guider vers d'autres sommets)...
Malgré sa subtilité, l'enjeu majeur de ce film se limiterait donc au cordon ombilical (moi/maman) : un film entier,
film boucle et transition, pour que la saga comprenne qu'il est temps de grandir, de maturer vers l'âge adulte.
Le final, avec le complexe d'oedipe résolu par le remplacement d'un nouveau M, figure cette fois paternelle, promettant peut-être
le passage à un stade supérieur, pleinement ouvert sur le monde extérieur et ses chaos.
Alors, James Bond reviendra...

Là où Mendes foudroie vraiment tout le champ du blockbuster, c'est sur un aspect typiquement d'auteur et encore
jamais foulé par Nolan – la photographie. Plans somptueux, ravissants, cadrages et mouvements d'une propreté impeccable, Sam introduit le soin dans le mainstream, et déploie dans certaines scènes
virtuoses toute sa maîtrise de la montée en tension.
C'est toute l'histoire du blockbuster qui bascule lors de ces quelques mots de poésie, purs moments d'héroïsme, récités sur un
montage alternatif emphatique, James Bond courant vers son destin face caméra...
Beh alors ! ça vous coûtait tellement plus cher, un peu d'âme dans vos machines cinématografric hein ?
Avec la (petite) révolution esthétique, on a franchi un nouveau pas dans le processus historique de sérieux qui transforme les
codes du blockbuster en profondeur.
Aux autres de plier, suivre le tracé, et aux hardis d'avancer encore pour monter toujours plus haut dans le
ciel, toucher du doigt le grandiose avant que tout fatalement ne s'effondre – Skyfall.
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